Défense de penser

Commission guerilla intellectualism


Le 28 octobre, lors du vote d’une “Loi de programmation de la recherche” qui marque un pas de plus dans la libéralisation de l’université publique et la précarisation des conditions de travail de celles et ceux qui y travaillent, le Sénat en a profité pour adopter un amendement visant l’exercice des libertés académiques, celles-ci devant désormais «s'exercer] dans le respect des valeurs de la République».


Ces “valeurs”, l’amendement ne les définit pas. Ce flou artistique n'est pas une marque de l’amateurisme sénatorial , mais un choix stratégique. Il permet l’élasticité et une application à géométrie variable de la liberté académique et des sanctions aux contrevenant·es. Ce n’est donc pas un hasard si de ces valeurs silencieuses, l’amendement n’en nomme qu’une : la laïcité. Il faut dire que cet amendement, proposé par Laure Darcos (LR) est voté quelques jours seulement après les déclarations indignes de Jean-Michel Blanquer sur “l’islamo-gauchisme” à l’Université et les “complicités intellectuelles du terrorisme”.


Il est voté dans un climat d'exacerbation du racisme et de l’islamophobie en particulier. Il est aussi voté, disons-le, alors qu’il n’y a probablement jamais eu autant de personnes racialisées comme minoritaires produisant des analyses et recherches sur les questions raciales et coloniales en France, non seulement à l’Université mais aussi à destination du grand public, et alors que les recherches sur les questions raciales et celles et ceux qui les mènent (accusé·es par le Emmanuel Macron d’avoir “cassé la République en deux”) ont rarement été autant attaqué·es par le pouvoir et ses représentant·es.



Loin d'être le repaire de sédition intersectionnelle décrit depuis quelques jours dans la majorité des médias par des représentant·es de la majorité présidentielle ou ses allié·es, le monde universitaire est un espace de pouvoir et d’affrontements idéologiques. En cela, nous n’appelons pas à la défense d’une liberté universitaire fantasmée. Celles et ceux des nôtres qui travaillent sur les questions raciales connaissent le parcours du combattant auquel il faut s’affronter pour faire accepter et reconnaître la légitimité de leurs travaux, obtenir un doctorat (financé), puis un poste souvent précaire, au sein des universités françaises. Les exemples ne manquent pas de contrats doctoraux refusés, voire retirés et de chercheurs·ses maintenu·es dans des situations précaires pour des motifs racistes.


Les interactions entre le monde universitaire et les espaces militants, si elles ont permis l’élaboration et la circulation de théories et de pratiques riches, reposent aussi sur des rapports de domination et de prédation. Très souvent les chercheurs·ses se servent de nos espaces comme des laboratoires où faire des expériences, ou des mines d’où extraire des concepts qui sont ensuite enfermés dans le monde universitaire.


Que l’on ne s’y trompe pas : c’est bien notre passage d’objets de recherche à producteurs·rices d’analyses dans l’antre légitime du savoir qu’est l’université qui est vécu comme un affront par la vieille garde. Aujourd’hui, le pouvoir veut soumettre l’exercice des libertés académiques au respect de la “laïcité” et autres “valeurs républicaines” qui serviront une mise au pas toujours plus forte de la recherche et de l’enseignement, pendant que le Premier ministre, dénonçant les soi-disant “justifications de l’islamisme”, se lamente qu’il faille “regretter la colonisation”.


Ces petites phrases révèlent l’horizon du projet : museler d’avance toute approche qui viendrait contredir une vision de la France comme championne éternelle des droits de l’homme et de la démocratie. Dans l’université aux ordres appelée de ses voeux par les sénateurs·trices et le gouvernement, le fait même d’exprimer le besoin d’une théorie critique sur la race en France sera compris comme une attaque contre la République, au nom de valeurs à géométrie variable, en fonction du temps et de l’humeur...






Cette nouvelle avancée de l’agenda raciste de l’Etat nécessite une mobilisation claire des mondes universitaires, pas seulement sur la question des libertés académiques, mais aussi sur la question raciale. Le monde universitaire devrait se saisir de cette occasion pour interroger avec réflexivité ses propres pratiques :

  • Sur la marginalisation et la stigmatisation des étudiant·es et chercheur·es non-blanch·es.

  • Sur la censure qu’il applique d’ores et déjà à ces questions lorsqu’elles sont portées par des étudiant-es et chercheur·es non-blanch·es.

  • Sur les pratiques et postures des universitaires vis-à-vis des milieux militants;

  • Sur l’absence de départements de recherche sur les questions raciales dans les universités françaises.

A travers cet amendement risque de se voir inscrite dans la loi la délégitimation de toute analyse qui conteste le fantasme (assimilationniste, révisionniste et raciste) de la France des Lumières et critique le roman national élaboré depuis des décennies.


Les tribunes et pétitions ne suffiront pas à freiner et encore moins arrêter la course folle du gouvernement. Il nous faudra poser des actes forts !


Nous appelons les forces progressistes du monde universitaire à joindre leur mobilisation à celles des mouvements antiracistes autonomes qui sont ciblés à travers cet amendement.





313 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

© 2020 Powered by C.A.A.N. 

  • Gris Facebook Icône
  • Twitter
  • Instagram