Témoignage de Ella, vendue en Libye.



"Ça fait un peu plus de 4 ans que j’ai quitté le Cameroun par la route. A la base quand je quittais le Cameroun, je partais au Maroc. Du Maroc j’avais prévu de prendre un bateau pour l’Europe. J’ai pris la route avec ma sœur. En partant nous avions de l’argent. Une somme assez conséquente car nous savions qu’il faudrait payer chaque étape de la route.

L’arrivée au Maroc s’est plutôt bien passée mais, on nous a demandé de patienter pour la traversée. Nous étions nombreux et selon les moyens de chacun, le passeur en charge du voyage, l’opportunité pouvait se présenter rapidement ou pas. Notre attente commençait à être longue et en même temps, nos moyens de subsistance s’amenuisaient. Nous sommes arrivées en décembre et en février nous y étions encore.

Petit à petit, nous nous sommes mises à chercher un autre moyen de traverser. Nous avons entendu parler de Libye. Il se disait qu’en Libye, la traversée était plus facile et plus rapide. Ma sœur et moi avons alors pris la route pour la Libye. Personnellement, je n’avais aucune idée de ce qui se passait en Libye. Je ne savais pas qu’on y vendait des gens, que c’était la guerre et que c’était un désert humain. Je pensais que c’était un pays comme les autres. J’imaginais un truc ressemblant à ce que j’ai vu au Maroc et en Algérie. Je ne savais pas que la Libye était comme une maison sans propriétaire, sans loi. Tout le monde y entre, tout le monde en sort. Chacun fait comme il veut. Tout le monde est maitre là-bas et ceux qui ne le sont pas sont esclaves. La Libye est un pays compliqué et bizarre. Il n’y a pas de loi, il n’y a personne. Pour te dire, moi, après tout le temps que j’ai passé en Libye, je ne peux pas te dire que j’ai vu une femme libyenne de mes yeux.


Donc, quand nous avons quitté le Maroc, nous sommes passées par l’Algérie pour entrer en Libye. Quand nous avons mis les pieds en Libye, j’ai compris que nous avions fait une erreur. Et c’est du genre, une fois que tu y es entré, c’est fini. Tu ne peux pas faire demi-tour. Nous avons rapidement repéré des camerounais comme nous. Nous nous sommes rapprochées d’eux pour faire un groupe. C’était plus rassurant. Avec le groupe, nous avons poursuivi notre chemin en payant chaque étape de la chaine. Arrivé à un certain niveau, le monsieur qui avait pris notre argent, ne répondait plus à nos appels et nous n’avions plus d’argent. Il nous a fallu appeler nos familles pour qu’ils nous envoient de l’argent pour continuer le voyage. Nous avons payé un nouveau monsieur pour nous prendre en charge. Ce dernier nous a vendu mais nous l’ignorions. Nous l’avons compris quand arrivés à l’étape suivante, les personnes qui nous ont accueilli ont sorti des armes et se sont mis à tirer en l’air en criant « que personne ne bouge, vous bougez, on vous tue ».


Si j’avais su, si un instant jamais même vu en rêve ce que nous allions subir en Libye, je n’y serai jamais allée. Je ne serai jamais partie du Cameroun malgré les difficultés que j’y vivais. Mais bon ! tu sais, je voulais juste un avenir meilleur. Je pense que, même si on m’avait dit la vérité sur la situation en Libye, je serai quand même partie. Le vivre est différent de l’entendre.


Quand j’ai su que ma petite sœur et moi avions été vendues, je me suis mise à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Après les tirs en l’air, et les larmes, on nous a emmené dans une sorte de camp ou il y avait une grande maison avec de grandes salles. Nous ne savions pas où nous étions. On nous a en suite dispatché dans les salles : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. La salle ou j’ai atterri avec ma sœur était remplie de femmes, nombreuses, couchées à même le sol. Je me suis sentie comme morte. Je me suis remise à pleurer. Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Je me suis accroché à ma foi en Dieu.


Deux jours après, le propriétaire du camp est venu nous voir. Il nous a demandé si on savait la raison de notre présence dans son camp. Nous lui avons répondu non. Ils nous explique alors qu’il nous a acheté. Et que si nous voulions retrouver la liberté, il nous fallait appeler nos familles qui devaient payer une rançon de 2000 dollars. Nous lui avons dit que nos familles n’avaient pas cette somme d’argent. Nous nous sommes mises de nouveau à pleurer et à supplier. Un de ses collègues est allé le voir pour parler en notre faveur. Il lui a dit que nous n’étions que des enfants et que nous n’avions pas d’argent.



Ils se sont finalement mis d’accord pour que si nous avions la capacité de payer notre traversée, ils nous aident à partir. Nous avons payé une partie du prix de la traversée et quitté la prison dans la quelle on nous avait enfermé. Ils nous a emmené dans un endroit désert et on devait dormir à l’air libre. Là, nous avons refait un groupe avec des camerounais, des ivoiriens, des maliens (il y avait pleins de pays de l’Afrique de l’ouest). Pour manger, un monsieur venait nous déposer des produits alimentaires (surtout de la farine) et des bidons d’eau. Ça a duré 4 mois. Il arrivait qu’on nous oublie et qu’il n’y ait ni eau, ni nourriture. Alors, les hommes du groupe partait en chercher. Il y avait un éleveur a qui nous avons demandé l’eau. Juste de l’eau, pas pour se laver, pas pour laver des vêtements mais pour boire. Cet éleveur nous a refusé l’eau. Il nous a dit que l’eau que nous voyions étaient destinée à ses animaux. Il a ajouté que si nous voulions de l’eau, de prendre celle d’un trou qu’il nous a montré. Nous n’avons jamais su ce qu’il jetait dans ce trou mais l’eau qu’on y puisait avait une couleur rougeâtre et sentait mauvais. Nous filtrions l’eau avec nos vêtements.


Cet épisode m’a marqué. Et c’est ce que je retiens des libyens et même des maghrébins en général. Pour moi, ce sont des gens mauvais, très mauvais. Nous n’avions même pas la valeur de leurs animaux pour eux. Le pire a été en Libye mais au Maroc et en Algérie, j’ai subi aussi le mépris.


Ce qui nous a sauvé, c’était la solidarité entre nous. Nous étions unis malgré les disputes qui pouvaient naitre parfois de futilité. Nous nous protégions les uns les autres. Nous ne laissions jamais quelqu’un seul. Nous partagions notre nourriture. Nous nous défendions mutuellement quand on sentait un danger pour l’un ou pour l’autre. Nous faisions block à chaque fois. De toute façon, nous avions compris que nous étions différents. Nous étions autres choses que des humains. Nous n’avions pas d’autres choix que d’être soudés. Deux hommes du groupe se sont fait tirer dessus au niveau des pieds. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus après.


Dans ces moments nous ne pensions pas stratégie. Ce mot n’existait pas dans mon vocabulaire. Mon cerveau avait simplement activé le mode survie. Je me faisais toute petite. Je n’ai jamais été aussi humble de ma vie. Par exemple, en tant que femme, dans ces situations, il y avait aussi la peur du viol et des agressions. J’étais sur mes gardes tout le temps, même avec les hommes de mon groupe. Par exemple, je ne repoussais jamais une avance frontalement. J’avais peur d’une mauvaise réaction. Je disais seulement que le moment ne se prêtait pas à une rencontre amoureuse. Et que j’étais vraiment trop inquiète pour penser à ça. Je laissais croire qu’une fois qu’on aurait traversé, les choses pouvaient évoluer. Au bout de 4 mois et 3 semaines, nous avons pu traverser et entrer en Italie. C’était en juillet 2016.



En novembre 2017, j’ai vu des images du reportage CNN sur l’esclavage en Libye. Bizarrement, j’ai eu l’impression que ma sœur et moi avions échappé au pire. Pourtant, nous avions bien été vendues nous aussi. J’ai aussi ressenti une satisfaction. J’étais satisfaite que le monde entier voit ce que nous avions traversé. Les images parlent plus que les mots. Jusqu’à présent, je ne sais pas raconter tout ce que j’ai vécu, vu et entendu en Libye. C’était atroce, je ne souhaite ça à personne.

Je n’ai pas manifesté le 18 novembre 2017 parce que d’abord, étant sans papier j’avais peur. Mais je dois dire que je ne vois pas l’utilité de ces manifestations. Tout le monde a parlé, chacun avait un avis, c’est horrible, c’est scandaleux. Et puis ? Rien. A l’heure ou nous parlons, des personnes sont toujours vendues en Libye. J’avais quand même partagé pas mal de vidéos sur l’esclavage en Libye sur mon mur Facebook.


En vérité, je suis passée à autre chose. Ma vie continue."


Ella



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